Les huit horloges du salon de Lunéville sonnent tour à tour dix heures. Le repas a été trop long, trop copieux, trop mauvais. Tandis qu'ils s'exclamaient tous que l'entrée était "délicieuse", je me forçais à avaler le poisson tout froid et enduit d'une substance gélatineuse. Je sentais mon ventre se tordre, et je réprimais des convulsions en redoutant le moment où mes yeux allaient sortir de leurs orbites sous le coup de l'horreur gustative. Heureusement, personne ne m'a regardée. Mon cerveau aiguisait déjà ma plume. Ah, c'est beau, la famille! Tellement beau que ça me ficherait presque la nausée. Les conversations sont tout ce qu'il y a de plus soporifique à mes yeux, enthousiasmant aux leurs: les mites dans les paquets de spaghettis, le lapin qui étale ses crottes et que mon oncle a bien l'intention de faire empailler après sa mort (comme ça, il continuera d'être encombrant et sans intérêt), la longueur des cheveux de ma soeur, les antécédents de notre illustre lignée de frustes, la mort des maréchaux déglingués par Bobonne et autres banalités qu'ils balancent en travers de la table comme des os à ronger. L'important est d'éviter le silence pour faire mine d'avoir des choses à se dire, mais le problème de ces os est leur peu de substance, voire absence de substance, et le silence revient vite entre deux succions quasi-répugnantes. Pauvre France!
J'ai bien envie de lancer à la cantonade: "Comment va la vie de l'esprit?" (question à laquelle personne ne m'a jamais donné de réponse, à croire que l'esprit est mort), ou alors: "Peut-on instaurer une justice unique, uniforme, universelle? Si oui, comment?". Voilà de quoi faire de beaux débats, de quoi faire germer des idées. Cependant, je ne pourrais espérer d'eux qu'une réponse tranchée, de celles que sont toujours prompts à servir les gens idiots qui ne confrontent pas de pensées, ne réfléchissent pas, les gens qui soit n'ont cure du futur puisqu'ils ne savent envisager que leur confort personnel, soit ont choisi une vérité étriquée et se refusent à la remettre en question pour ne pas tirer la conscience de sa torpeur d'hibernation. Souvent, les deux en même temps. Y a pas à dire, c'est du joli!
Je vous présente Béné: il me semble l'avoir de tout temps vue ridée. Pas les rides du rire au coin des yeux et de la bouche, ces marques sympathiques d'une vie de rayonnement. Non, plutôt celles de la peine, qui plissent le front, les marques d'une vie de rêves non-accomplis, délaissés entre les labeurs quotidiens qu'elle a effectués en tant que femme, mère et épouse, selon le modèle teinté de catholicisme et de Moyen-Age qu'elle a choisi de perpétuer. Elle a les joues creusées par les poisons mêlés (cigarette, alcool et antidépresseurs) que nul n'ose évoquer et qui, loin de les abréger, semblent éterniser ses souffrances et ternir chaque fois davantage sa peau et ses cheveux. J'ai mal pour elle. A côté de ça, son tendre mari, mon oncle, satisfait et imbus de lui-même: études et carrière brillantes, polytechniques et envoi de fusées, retraite anticipée, croisières. L'un de ces couillons qui font le tour du monde avec un caméscope, se tenant à bonne distance de ces terrifiants autochtones qui sont moins bien que nous, mais on ne peut pas leur en vouloir, la merveilleuse culture occidentale ne leur est pas encore parvenue à 100%. L'un de ces couillons qui au final n'ont rien vu, rien entendu, rien compris, rien été ni rien fait de significatif et que tout un chacun envie et prend pour un modèle de "réussite" (quelle belle notion...). En additionnant les deux, on obtient un espèce de conformisme nerveux, une médiocrité appliquée, sans revendication, tout du long, sans idéaux; un bourgeoisisme, petit-bourgeoisisme qui vote à droite et qui aime TF1. C'est d'une tristesse! Pas d'originalité, de style, d'élégance; pas de conscience, de projet. Pas d'existence, somme toute.
Bon, faudrait que j'essaye de nuancer, sinon je serais aussi catégorique que les idiots dont je parlais tout à l'heure.
Bons côtés des gens comme ça [que j'ai tous mis dans le même sac car finalement, leurs accomplissements se valent. 0 + 0 + 0 + des milliers de 0 = 0] : ...
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Allez, creusons-nous la tête [ils m'ont mise de fort méchante humeur, cette famille d'indignes. La mienne, accessoirement] : ...
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Bon, je m'arrête là pour ce soir. Si je pars dans des raisonnements de ce type, je vais devenir cynique, sardonique et découragée. Y a bien une façon positive de voir les choses sans pour autant renoncer à la lucidité, non?
PS (du 28/06) : J'ai dit au revoir à mon grand-père. Je savais qu'il savait que c'était la dernière fois que l'on se voyait. Il sera bientôt déporté de nouveau, déporté vers l'inconnu où j'espère qu'on ne lui fera pas regretter d'avoir déposé des cons sur Terre. Me concernant, je préfèrerai quoiqu'il advienne le départ à la déportation.
"Ils parlent de paix et ils font la guerre, il créent la rationalité et tuent à tour de bras, ils inventent les Droits de l'Homme et ils totalisent le plus grand nombre de vols, d'annexions, de massacres de toute l'Histoire humaine. Drôle de peuple, les Européens, l'ami, drôle de peuple, un peuple dont la tête ne communique pas avec les mains."
Eric-Emmanuel Schmitt, Ulysse from Bagdad